...............Dans le refuge de ma passion littéraire, l'habitude et la monotonie s'installaient. Chaque soleil levant me menait jusqu'à la bibliothèque. C'est alors que mes yeux ne s'ébahissaient plus devant chaque rangée poussiéreuse. Odeur de vieux livres mêlés à un nouveau parfum enivrant : celui d'une femme, dont l'âge c'est déjà profondément inscrit sur son visage. Une fragrance fleurie pour une jeunesse d'âme conservée plus un soupçon d'arôme lourd et ambré révélant toute la maturité de l'individu. L'ivresse de cette essence me fuit plus vite qu'elle ne m'a envahi.
...............Fort de toute ma concentration, je m'isolai pour parcourir quelques pages d'un vieux roman d'aventure. Mais elle était là et si je m'étais trouvé autre part il m'aurait été impossible de la reconnaître, mais l'aspect désertique de ce lieu m'offrit l'occasion de l'observer. Et elle ressemblait à ces livres imbibés d'eau qui avec le temps sèchent et se fripent, et finalement la fragrance tantôt exposée dévoila celle d'un jour d'été pluvieux : inattendu, rafraichissant mais aussi propice à la réflexion.
...............Ses yeux perdus dans cette immensité de livres, tels une bande dessinée au milieu des écrits de Zola, réfléchissaient une pointe d'étonnement. Même les paupières closes, je pouvais deviner les moindres nuances de ses pupilles : la rainure dorée de certains livres ne pouvait égaler l'éclat, la malice de ce regard qui en trente ans n'avait pu s'effacer. Malheureusement le temps agit, et comme des coins de pages trop souvent cornés, les plis infligés, les douleurs subies, la souffrance endurée restent ancrés dans ce visage que j'ai tant aimé. Mes palpitations furent plus fortes à la vue d'une telle silhouette, et bien que la vieillesse apporte la sagesse, la provocation et l'incitation à la passion émanaient toujours autant de ce corps. Elle était ce livre, celui de ma jeunesse, emprunté mais jamais rendu à la bibliothèque puisque je ne l'ai pas refermé. Mais pourquoi rendre un livre dont nous sommes le seul auteur, dont chaque mot est l'essence même du sentiment le plus extrême ? Pourquoi laisser un autre vivre le récit d'une telle frénésie, qui semble encore toucher le c½ur d'un homme trois décennies plus tard ?
...............Comme une couverture abimée par l'usure et le temps où se révèle le carton, matière première de l'enveloppe d'un livre, elle est une écorchée vive. Sa peau déchirée par une lame laisse apparaitre sa matière première, sa chair, victime d'un destin tragique, d'une route pleine d'embûches et d'une naissance malheureuse. Le rouge : d'un liquide trop versé, de la passion, couleur de sa robe lors de nos adieux, nous suggère visions du passé le plus romantique et visions du futur le plus morbide.